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Innovation et santé

Demain tous centenaires ? Prévention, âge biologique et tech pour une santé durable.

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Points essentiels

  • En  prévention, on ne manque pas de connaissances scientifiques, en revanche on ne l’a pas encore optimisé dans le parcours de santé des patients.
  • L’intelligence artificielle permet une analyse en amont de la consultation qui facilite la prescription d’un plan d’action de prévention personnalisé et efficace.
  • Le vieillissement est assimilable à une maladie, au sens où il constitue la cause première de la majorité des pathologies chroniques.
  • Âge biologique, pharmacogénétique et imagerie précoce ouvrent une médecine préventive beaucoup plus ciblée et motivante.
  • Le vieillissement n’est plus seulement une fatalité biologique mais un processus mesurable, qui varie selon les individus et partiellement réversible.
  • La démocratisation de ces outils (questionnaires de santé augmentés par l’IA, mesures d’âge biologique, imagerie précoce et tests pharmacogénétiques…) pose désormais une question d’organisation, de formation et de choix collectifs, plus que de science.

 

La promesse de vivre plus longtemps en bonne santé n’a jamais été aussi présente dans le débat public. Elle s’appuie sur une accumulation de connaissances scientifiques, d’outils de mesure et d’innovations qui la rendent, en théorie, de plus en plus accessible. Pourtant, dans les pratiques de soin, cette promesse reste difficile à traduire concrètement. La prévention demeure souvent perçue comme une intention louable mais imprécise, cantonnée à des recommandations générales sur l’alimentation, l’activité physique ou les comportements à risque, sans véritable structuration clinique.

Ce décalage entre ce que l’on sait et ce que l’on fait traverse aujourd’hui l’ensemble du champ médical. Les données existent, les marqueurs aussi, mais leur intégration dans des parcours cohérents, suivis dans le temps et adaptés aux réalités du soin reste largement inaboutie. La prévention continue ainsi d’être pensée en amont ou en marge, rarement comme une pratique médicale à part entière, outillée, mesurable et pilotée.

C’est précisément cette impasse que le Pitch Villa M « Demain tous centenaires ? », organisé à Villa M Paris le 2 avril 2025, a cherché à éclairer, en confrontant deux approches complémentaires. Celle du docteur Jérôme Bouaziz, clinicien engagé dans la structuration de parcours de prévention déployables à grande échelle  et fondateur des centre de médecine préventive One Clinic, et celle du professeur Fabrice Denis, spécialiste des liens entre vieillissement biologique, maladies chroniques et nouvelles modalités de mesure de la longévité et fondateur de l’Institut Astrium spécialisé dans la prévention et la recherche en longévité. Leur point commun est clair : la prévention ne manque ni de données ni d’outils, elle manque surtout d’une méthode clinique adaptée aux contraintes réelles du soin.

La prévention entravée par un manque d’exploration et de réflexes cliniques

Une grande partie des pathologies chroniques évitables trouve son origine dans des comportements, des habitudes de vie ou des signaux faibles que la consultation médicale classique ne permet pas toujours d’explorer. Non par négligence, mais par manque de temps, par gêne partagée entre patient et médecin, ou parce que certaines questions semblent hors sujet au regard du motif de consultation.

Quelques exemples d’impact des facteurs de risques sur la santé

  • En Europe, environ 1 cas de cancer du sein sur 4 imputable à l’alcool est lié à une consommation équivalente à 2 petits verres de vin par jour.
  • Entre 30 et 70 ans, 4 décès cardiovasculaires sur 10 sont attribués au tabagisme (infarctus, AVC, artériopathie).
  • En comparaison avec des sujets de poids normal, le surpoids (IMC ≥ 25) multiplie le risque de diabète de type 2 par environ 2,5 chez l’homme et 3 chez la femme.[sante.gouv]​
  • Une hypertension artérielle non contrôlée multiplie par 2 à 4 le risque d’infarctus du myocarde et d’accident vasculaire cérébral (AVC), selon la sévérité et la durée.

La démonstration est implacable : consommation de substances, troubles du sommeil, santé mentale, comportements alimentaires ou sexuels influencent directement les risques cardiovasculaires, métaboliques ou oncologiques. Pourtant, ces sujets sont parmi ceux sur lesquels les patients mentent le plus souvent à leur médecin, précisément parce qu’ils touchent à l’intime et à la culpabilité. Résultat, la prévention échoue là où elle pourrait être la plus efficace.

L’exemple clinique rapporté d’une patiente consultant pour fertilité, passée à côté d’un risque cardiovasculaire majeur malgré des symptômes évocateurs, illustre cette limite systémique. Le problème n’est pas l’incompétence médicale, mais l’impossibilité de tout explorer, tout le temps, chez tout le monde.

L’intelligence artificielle comme outil de maïeutique médicale

Plutôt que de promettre des diagnostics automatisés, l’intelligence artificielle est ici mobilisée pour une fonction beaucoup plus fondamentale : aider à poser les bonnes questions. Des questionnaires adaptatifs, envoyés en amont de la consultation, permettent d’explorer en profondeur les antécédents, les habitudes de vie et les facteurs de risque, sans jugement et sans contrainte temporelle.

Les résultats sont significatifs. Sur plusieurs milliers de patients suivis, des opportunités de prévention sont identifiées dans près de huit cas sur dix, et plus d’une fois sur deux sans aucun lien avec le motif initial de consultation. Ce déplacement est majeur : chaque contact avec le système de soins devient une occasion de prévention, indépendamment de la spécialité consultée.

Pour le clinicien, l’enjeu n’est plus de deviner quelles questions poser, mais d’interpréter des scores de risque synthétisés, validés et intégrés au raisonnement médical. La prévention cesse alors d’être une surcharge pour devenir un prolongement naturel de l’acte de soin.

Vieillissement : d’un concept abstrait à une réalité mesurable

La seconde rupture abordée lors de cette rencontre concerne notre compréhension du vieillissement. Longtemps réduit à l’âge chronologique, il est désormais reconnu comme un processus biologique hétérogène, dynamique et différencié selon les organes et les individus. Depuis 2015, le vieillissement est même reconnu comme une maladie, au sens où il constitue la cause première de la majorité des pathologies chroniques.

Les avancées récentes permettent aujourd’hui de mesurer différents âges objectifs : âge métabolique, vasculaire, épigénétique, fonctionnel ou tissulaire. Ces indicateurs révèlent des écarts parfois considérables entre l’âge civil et l’état réel des organes. Deux personnes du même âge peuvent ainsi présenter des trajectoires de vieillissement radicalement différentes, avec des implications majeures en termes de risques et de prévention.

Cette objectivation change profondément la relation au soin. Elle permet non seulement d’identifier des vulnérabilités précoces, mais aussi de mesurer l’impact réel des interventions proposées, qu’il s’agisse de modifications du mode de vie ou de prises en charge médicales ciblées.

Prévenir, c’est éviter l’irréversible

Les exemples cliniques évoqués sont sans appel. Un cancer détecté à un stade précoce par imagerie peut être guéri dans plus de 90 % des cas, là où un diagnostic tardif engage des traitements lourds, coûteux et souvent inefficaces. De même, une sténose carotidienne identifiée avant un accident vasculaire cérébral peut être corrigée par un geste simple, évitant des séquelles irréversibles.

Ces situations rappellent un principe fondamental : tout ce qui est recherché en prévention doit être corrigeable. L’objectif n’est pas d’accumuler des données anxiogènes, mais d’identifier des leviers d’action concrets avant que la pathologie ne s’installe.

Définition

Âge biologique
L’âge biologique correspond à l’état fonctionnel réel de l’organisme, mesuré à partir de marqueurs biologiques, épigénétiques et fonctionnels. Il peut être supérieur ou inférieur à l’âge chronologique et constitue un meilleur prédicteur du risque de maladies chroniques.

Personnalisation extrême : pharmacogénétique et génome actionnable

L’un des apports les plus structurants concerne la pharmacogénétique. L’analyse des enzymes hépatiques impliquées dans le métabolisme des médicaments montre que chacun présente des variations significatives influençant l’efficacité et la toxicité des traitements. Dans certains cas, un médicament standard peut être inefficace, voire dangereux, pour un patient donné. De même, on peut constater des variations de l’efficacité des traitements en fonction du sexe du patient.

Appliquée à la prévention, cette approche permet d’éviter des effets indésirables graves, d’optimiser les prescriptions et de réduire les hospitalisations évitables. Elle illustre une médecine de précision qui ne se limite plus aux maladies rares ou au cancer, mais concerne potentiellement l’ensemble de la population.

Vers une prévention motivante et mesurable

Un point souvent sous-estimé est l’impact motivationnel de ces nouveaux outils. Dire à un patient que son âge biologique dépasse largement son âge chronologique agit comme un électrochoc bien plus puissant que des recommandations générales. À l’inverse, mesurer objectivement un ralentissement du vieillissement après des changements de mode de vie renforce l’adhésion dans la durée.

Cette capacité à mesurer, suivre et ajuster transforme la prévention en un processus dynamique, évalué et partagé entre patient et professionnel de santé.

Ce qu’il faut retenir

L’ambition de devenir tous centenaires en bonne santé n’est plus une utopie technologique. Les outils existent, les preuves s’accumulent et les bénéfices individuels comme collectifs sont documentés. Le véritable défi réside désormais dans l’organisation du système de soins, la formation des professionnels et les choix politiques nécessaires pour démocratiser ces approches.

La prévention n’est plus une option et n’est pas une lubie. Elle devient, progressivement, une discipline clinique à part entière, fondée sur des données, des questions bien posées et une médecine enfin capable d’anticiper plutôt que de réparer au bénéfice de tous.

 

Article rédigé à partir de la transcription du Pitch Villa M « Demain, tous centenaires ? ». 2 avril 2025 à Villa M Paris. 

 

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Sport santé

Boxe à l’hôpital : le cardio-boxing comme espace de respiration pour les soignants

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Points essentiels

  • L’Organisation mondiale de la santé recommande au moins 150 minutes par semaine d’activité physique d’intensité modérée chez l’adulte, un objectif difficile à atteindre pour de nombreux soignants en raison des contraintes professionnelles.
  • Pensé pendant la crise sanitaire, le programme de prévention Boxe à l’hôpital propose des séances de cardio-boxing directement au sein des établissements de santé, à destination des équipes soignantes.
  • Le dispositif repose sur une pratique accessible, sans compétition ni affrontement, conçue pour s’intégrer au quotidien hospitalier et lever les freins à la pratique d’une activité physique régulière.
  • Les participants décrivent des effets immédiats sur la récupération physique, la gestion du stress et la fatigue mentale, après des journées de travail souvent éprouvantes.
  • L’initiative s’inscrit dans une approche de prévention globale, sans se substituer aux dispositifs de prise en charge médicale ou psychologique lorsque ceux-ci sont nécessaires.

 

Depuis plusieurs années, la question de la santé des soignants s’impose comme un enjeu central du fonctionnement hospitalier. Charge émotionnelle, contraintes organisationnelles, tensions relationnelles, fatigue chronique : la crise sanitaire n’a fait que rendre visibles des fragilités déjà présentes. C’est dans ce contexte qu’a émergé, en 2020, le programme de prévention « Boxe à l’hôpital », déployé par Villa M pour les équipes soignantes.

Loin d’une approche sportive classique ou performative, le dispositif s’appuie sur le cardio-boxing comme outil de prévention et de mieux-être au travail. Il s’adresse spécifiquement aux équipes soignantes, avec une ambition claire : créer, au cœur même de l’hôpital, un espace de respiration physique et mentale, sans ajouter de contrainte supplémentaire à des emplois du temps déjà saturés.

Intégrer l’activité physique dans le quotidien des hospitaliers

Boxe à l’hôpital a été conçu pour s’adapter aux réalités du terrain hospitalier. Les séances sont organisées directement au sein des établissements, en fin de service ou sur des créneaux compatibles avec les contraintes des équipes. À l’hôpital Necker-Enfants malades AP-HP, par exemple, des soignants se retrouvent chaque semaine pour une session collective de 45 minutes, encadrée par un coach professionnel.

Cette intégration au lieu de travail constitue un point clé du dispositif. Elle limite les freins habituellement associés à la pratique sportive, notamment le manque de temps, la fatigue en fin de journée ou la nécessité de se déplacer. Aucun prérequis physique n’est exigé, et l’approche se veut volontairement inclusive, quels que soient l’âge, la condition physique ou l’expérience sportive des participants.

Une pratique sans affrontement, centrée sur l’engagement corporel

La cardio-boxe proposée dans le cadre du programme s’inspire des mouvements de la boxe, mais sans opposition ni contact. Les séances combinent enchaînements dynamiques, travail cardio, coordination et mobilité, dans un cadre sécurisé et bienveillant. L’objectif n’est ni la performance, ni la technicité, mais l’engagement du corps et le relâchement des tensions accumulées.

Ce positionnement est essentiel pour lever les réticences de soignants peu familiers de l’activité physique ou éloignés des pratiques sportives compétitives. Chacun peut s’engager à son rythme, sans jugement, dans un collectif qui partage les mêmes contraintes professionnelles.

Michèle, infirmière à l’hôpital Necker-Enfants malades AP-HP, décrit ainsi son expérience : « Ça déstresse. Après une journée compliquée, ça fait du bien. » Ce temps dédié permet aux participants de se reconnecter à leurs sensations corporelles, dans un environnement qui tranche avec le rythme et la pression du quotidien hospitalier.

Sans se revendiquer comme un programme thérapeutique, Boxe à l’hôpital repose néannmoins sur une activité physique complète. Les enchaînements sollicitent le système cardiovasculaire, les muscles des membres supérieurs et inférieurs, ainsi que les capacités de coordination et d’équilibre.

Pratiquée de manière régulière et encadrée, cette combinaison contribue au maintien de l’endurance physique, à l’amélioration de la capacité fonctionnelle et à une meilleure aisance dans le mouvement. L’absence de confrontation directe et la progressivité des exercices favorisent une adhésion durable, sans risque de découragement ou de sursollicitation.

Ce que montre la littérature sur l’activité de type cardio-boxing

Les activités physiques d’intensité modérée à soutenue réduisent le risque de maladies cardiovasculaires de 20 à 30% lorsqu’elles sont pratiquées régulièrement.

Les exercices combinant cardio et coordination sont associés à une diminution du stress perçu et à une amélioration du bien-être psychologique.

Chez les adultes actifs, une pratique régulière est corrélée à une amélioration de la qualité du sommeil et à une réduction de la fatigue mentale.

Sources : Organisation mondiale de la santé, American College of Sports Medicine.

Un impact ressenti sur la fatigue mentale et émotionnelle

Au-delà de l’effort physique, les participants mettent en avant les effets ressentis sur le plan mental. Les séances offrent un espace de relâchement émotionnel, où l’attention se concentre sur le mouvement, la respiration et la dynamique collective. Cette focalisation corporelle agit comme une parenthèse, permettant une récupération mentale perceptible après des journées souvent éprouvantes. Anne-Marie, infirmière de bloc opératoire, témoigne :« Je n’étais pas du tout sportive. J’ai été malade et on m’a conseillé de reprendre une activité physique. Ces cours à l’hôpital sont tombés à point. Grâce à eux, je revis. » Et c’est bien là, un des points essentiels du dispositif : soutenir les soignants sans leur imposer une injonction supplémentaire à aller mieux, mais en leur proposant un cadre accessible et concret.

Points de vigilance

L’activité physique contribue au bien-être physique et mental, mais ne se substitue pas à une prise en charge médicale ou psychologique lorsque celle-ci est nécessaire. Les dispositifs de sport-santé s’inscrivent dans une approche globale de prévention et doivent être pensés en complémentarité avec les autres ressources disponibles.

 

 

EN SAVOIR PLUS SUR BOXE À L’HÔPITAL

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Prévention & bien-être

Santé mentale : les soignants et les étudiants en santé au bord de la crise de nerfs

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Points essentiels

  • La souffrance psychologique des soignants n’est plus marginale mais structurelle, inscrite dans l’organisation du travail.
  • Le silence et l’isolement demeurent les principaux freins à la prévention et à l’accès à l’aide.
  • Les internes cumulent des facteurs de vulnérabilité extrêmes, encore largement sous-estimés.
  • Les dispositifs d’écoute fonctionnent lorsqu’ils garantissent confidentialité, neutralité et sortie du cadre hiérarchique.
  • La prévention de la santé mentale engage autant la transformation des organisations que l’accompagnement individuel.

La santé mentale des soignants s’est imposée ces dernières années dans le débat public à la faveur des crises successives de notre système de santé. Mais derrière la reconnaissance institutionnelle et les discours de principe, le quotidien des professionnels reste marqué par une souffrance diffuse, durable et souvent tue. Burn-out, troubles anxieux, dépression, isolement, addictions ou idées suicidaires ne relèvent plus de situations marginales : ils dessinent une fragilisation profonde et épuisement des collectifs de travail et des trajectoires professionnelles.

C’est pour parler de cette réalité que s’est tenue, à Marseille en mai 2025, une table ronde des Dialogues de la Santé consacrée à la santé mentale des professionnels de santé. Quatre regards complémentaires ont structuré les échanges autour du Dr Jean-Marc Chabannes, psychiatre hospitalier et vice-président de la Commission médicale d’établissement de l’AP-HM, le Dr Florence Bajon, médecin du travail à l’AP-HM et spécialiste de la qualité de vie au travail, le Dr Benjamin Bigot, interne en médecine d’urgence et représentant des internes à la CME du CHU de Poitiers, et le Dr Éric Frouin, maître de conférences, praticien hospitalier au CHU de Nîmes et responsable du Programme M. Leurs différentes interventions permettent de dépasser le constat pour interroger ce qui, concrètement, permet aux soignants de tenir dans la durée ou les expose à l’épuisement.

Une souffrance ancienne, longtemps contenue par le silence

Si les chiffres actuels frappent par leur ampleur, la souffrance psychique des soignants n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui change, c’est sa visibilité. Pour Jean-Marc Chabannes, psychiatre et chef de service à l’AP-HM, cette évolution ne traduit pas une fragilisation soudaine des professionnels, mais l’effritement progressif d’une culture du déni profondément ancrée.

« La maladie psychique isole, particulièrement dans le monde médical. Le silence et l’isolement sont le marqueur d’une souffrance fondamentale : les soignants se disent qu’ils sont faibles, qu’ils ne peuvent pas parler, et donc ils n’ont pas recours à l’aide. »

Pendant longtemps, consulter un psychiatre restait impensable pour un médecin. La peur de la stigmatisation, du regard des pairs et de l’impact sur la carrière entretenait une logique d’autocensure. Ce silence n’a pas disparu, mais il se fissure sous l’effet de la surcharge chronique, de la perte de sens et des tensions organisationnelles. La parole émerge lorsque le coût psychique devient trop élevé pour être contenu.

Chiffres clés

58 % des médecins et 56 % des infirmiers déclarent un trouble de santé mentale sur l’année écoulée.

77 % des professionnels de santé rapportent un manque chronique de sommeil.

Chez les internes, un suicide survient en moyenne tous les 18 jours.

 

Chiffres partagés lors de la table ronde sur la santé mentale des soignants aux Dialogues de la Santé (Marseille).

Prévention des risques psychosociaux : le rôle de la médecine du travail

Face à cette souffrance souvent silencieuse, la prévention ne peut se limiter à des prises en charge tardives. Le Dr Florence Bajon, médecin du travail à l’AP-HM, insiste sur l’importance d’identifier les signaux faibles et d’agir en amont, à l’échelle individuelle mais aussi collective.

« La qualité de vie au travail, ce n’est pas seulement s’occuper de l’individu en difficulté. C’est interroger l’environnement : l’organisation, les relations, les conditions d’emploi. »

Chez le personnel hospitalier, les facteurs de risques psychosociaux sont multiples : intensité du travail, exigences émotionnelles, sources de stress répété, liées à la souffrance et à la mort, travail de nuit, alternance jour-nuit, violences externes. La médecine du travail occupe une position singulière, à la frontière entre soin, prévention et organisation. Elle rappelle aussi que la santé mentale n’est pas une option, mais une obligation réglementaire de l’employeur. « La prévention des risques psychosociaux est une obligation. Les conditions de travail font partie intégrante de la santé. »

Internes : une vulnérabilité systémique devenue critique

La situation des internes cristallise de manière aiguë les dérives du système hospitalier. Charge de travail excessive, responsabilités précoces, solitude décisionnelle, faible reconnaissance et manque d’encadrement composent un terrain à haut risque d’épuisement professionnel. Benjamin Bigot, interne et représentant des internes, décrit sans détour une réalité devenue insoutenable.

« La santé mentale des internes en France est absolument catastrophique. Un suicide tous les 18 jours, et on en parle à peine. » Derrière ces chiffres, des situations concrètes s’accumulent : semaines à plus de soixante heures, voire quatre-vingts heures, retours le week-end pour absorber une charge administrative irréaliste, décisions médicales lourdes prises dans l’isolement. La fatigue chronique altère le discernement, la capacité d’apprentissage et la sécurité des soins. « Quand vous travaillez 80 heures par semaine, après avoir dormi et mangé, il ne reste plus rien. »

Le « droit au remords », qui permet de changer de spécialité, apparaît alors moins comme un choix que comme une stratégie de survie. Le respect effectif du temps de travail et la qualité de l’encadrement deviennent des déterminants majeurs de la fidélisation et de la santé mentale des jeunes médecins.

Points de vigilance

Un temps de travail excessif n’est pas un rite de passage, mais un facteur de risque avéré.
La solitude décisionnelle fragilise autant la santé mentale que la qualité des soins.
Le non-respect des droits alimente la désaffection durable de certaines spécialités.

Soignant en souffrance et pair-aidance : l’apport du Programme M 

Pour de nombreux soignants, demander de l’aide localement reste difficile. La crainte d’être reconnu, jugé ou exposé freine le recours aux dispositifs internes. C’est dans cet interstice que s’inscrit le Programme M, le dispositif d’écoute et d’accompagnement des soignants en souffrance mis en place par Villa M et son fonds de dotation, présenté par le Dr Eric Frouin. « Pendant des années, on considérait qu’un médecin ne pouvait pas faillir. Dire qu’on va mal, c’est déjà difficile. Dire qu’on a besoin d’aide, c’est encore plus compliqué. »

Inspiré du modèle québécois, le Programme M repose sur la pair-aidance : un soignant écoute un soignant, dans un cadre formé, encadré et strictement confidentiel. L’échelle nationale permet une prise de distance avec l’environnement immédiat, souvent vécu comme contraignant ou culpabilisant. « Le programme ne remplace pas les dispositifs existants. Il intervient quand la personne n’a plus la capacité de s’organiser seule et qu’il faut reconstruire une trajectoire. » La pair-aidance agit alors comme un point d’appui, permettant de restaurer une capacité de décision et d’orientation, notamment dans les situations de burn-out sévère ou d’isolement professionnel.

Femmes soignantes : des risques spécifiques encore sous-estimés

La féminisation massive des professions de santé met en lumière des vulnérabilités spécifiques en matière de santé mentale, au premier rang desquelles les violences sexistes et sexuelles. Pour le Dr Jean-Marc Chabannes, ces situations s’inscrivent dans une histoire hospitalière longtemps structurée par des rapports de pouvoir déséquilibrés, où certaines pratiques ont pu être tolérées ou banalisées. Si ces comportements ne sont aujourd’hui plus acceptables, ils n’ont pas pour autant disparu. La parole des jeunes femmes se libère davantage, mais elle demeure fragile, en particulier lorsque les violences s’exercent dans un cadre hiérarchique. Dire qu’on est victime reste difficile, tant les craintes de stigmatisation, de remise en cause professionnelle ou de représailles demeurent fortes. Cette difficulté à parler se reflète dans les données disponibles : près d’un quart des jeunes femmes à l’hôpital déclarent avoir subi des violences sexistes ou sexuelles. Cette sous-déclaration persistante contribue à maintenir ces violences dans l’angle mort des politiques de prévention, alors même qu’elles ont un impact direct et durable sur la santé mentale des soignantes.

Passer du discours à l’effectivité

Si la santé mentale est désormais affichée comme une priorité nationale, le décalage avec la réalité du terrain demeure. Les dispositifs existent, mais leur impact dépend de leur articulation avec une transformation réelle des organisations. Comme le souligne le Dr Chabannes, la prévention ne peut se réduire à des outils sans effet structurel.

Prendre soin de la santé mentale des soignants suppose de reconnaître la vulnérabilité comme une composante du soin, de garantir le respect des droits et de reconstruire des collectifs de travail soutenables. Sans cela, les dispositifs d’écoute resteront des réponses tardives à des situations déjà dégradées.

Article rédigé à partir de la transcription de la table ronde des DDLS « Santé mentale : les soignants et les étudiants en santé au bord de la crise de nerfs». 22 mai 2025 à Marseille.

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