pitch 800-600 Septembre
RETOURNER AU BLOG

Prévention & bien-être

SOUMISSION CHIMIQUE : DÉCONSTRUIRE LES IDÉES REÇUES POUR MIEUX REPÉRER ET PROTÉGER LES VICTIMES

RETOURNER AU BLOG

Points essentiels

  • La soumission chimique et la vulnérabilité chimique sont deux réalités distinctes, mais fondées sur des mécanismes de violence similaires.
  • Contrairement aux idées reçues, les victimes ne correspondent à aucun profil type : tous les âges, tous les milieux et tous les contextes sont concernés.
  • Dans plus d’un cas sur deux, les substances impliquées sont des médicaments courants, souvent difficiles à détecter.
  • L’accueil et la posture des professionnels de santé jouent un rôle déterminant dans la prise en charge.
  • Les idées reçues restent aujourd’hui l’un des principaux freins à l’identification et à la prévention.

 

La soumission chimique évoque encore, pour beaucoup, les milieux festifs et l’usage de substances comme le GHB. Une vision réductrice, qui masque une réalité bien plus large. De nombreuses substances, le plus souvent des médicaments courants, peuvent être administrées en tous lieux, à l’insu des victimes, non seulement par des inconnus, mais le plus souvent par des personnes de confiance. Leur objectif est toujours le même : réduire la vigilance et altérer le discernement pour pouvoir passer à l’acte. « La soumission chimique ne se limite ni aux soirées festives, ni à une drogue en particulier », rappelle ainsi Dr Leila Chaouachi.

Cette violence invisible traverse l’ensemble des sphères de la vie quotidienne : familiale, amicale, professionnelle. Si les victimes sont majoritairement des femmes, les signalements concernent également des hommes, et en âge, aussi des enfants et des personnes âgées, toutes classes sociales confondues. Longtemps sous-estimée, la soumission chimique constitue aujourd’hui un enjeu non-négligeable de santé publique, tant par sa fréquence que par ses conséquences médicales, psychologiques et judiciaires.

C’est à partir de ce constat qu’une conférence organisée à Villa M Paris, dans le cadre des Pitchs des Dialogues de la Santé Villa M, a donné la parole au Dr Leïla Chaouachi, docteure en pharmacie et fondatrice du Centre de Référence sur les Agressions Facilitée par les Substances (CRAFS – AP-HP). Son intervention invite à dépasser les représentations simplistes pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, identifier les situations à risque et adapter les pratiques professionnelles. Car derrière des termes parfois mal compris se joue un enjeu central : reconnaître des violences souvent banalisées et améliorer l’accueil et la protection des victimes.

Soumission chimique et vulnérabilité chimique : une distinction essentielle

La confusion entre soumission chimique et vulnérabilité chimique reste fréquente, y compris dans le champ du soin. La première désigne l’administration, à l’insu de la victime, d’une substance psychoactive dans un objectif criminel ou délictuel. La seconde correspond à l’exploitation, par un agresseur, d’une consommation volontaire, que ce soient d’alcool, de médicaments, ou de substances illicites.

« Que la consommation soit volontaire ou non ne change rien : personne n’a le droit d’agresser », rappelle Leïla Chaouachi. Pourtant, dans les parcours de soins, la consommation volontaire demeure trop souvent interprétée comme un facteur de responsabilité, ce qui retarde l’accès à une prise en charge adaptée.

Définitions

Soumission chimique
Administration à l’insu d’une victime d’une substance psychoactive (médicament, alcool, drogue) afin de commettre un crime ou un délit.

Vulnérabilité chimique
Situation de fragilité liée à une consommation volontaire, exploitée par un agresseur

Un phénomène ancien, longtemps relégué aux marges

Contrairement à une idée répandue, la soumission chimique n’a rien d’un phénomène récent. Les procédés sont anciens et documentés de longue date. Dès les années 1980, des médecins légistes décrivaient déjà des situations de violences facilitées par substances, notamment chez l’enfant.

Depuis 1997, la France mène une enquête pharmaco-épidémiologique annuelle sur les agressions facilitées par substances, un dispositif encore unique à l’échelle internationale. Ces données ont permis de mieux objectiver un phénomène longtemps invisibilisé, mais dont l’impact sanitaire et sociétal est aujourd’hui clairement établi.

Contrairement à une idée répandue, la soumission chimique n’a rien d’un phénomène récent. Les procédés sont anciens et documentés de longue date. Dès les années 1980, des médecins légistes décrivaient déjà des situations de violences facilitées par substances, notamment chez l’enfant.

Depuis 1997, la France mène une enquête pharmaco-épidémiologique annuelle sur les agressions facilitées par substances, un dispositif encore unique à l’échelle internationale. En 2022, cette enquête a analysé 1 229 situations de soumission chimique ou de vulnérabilité chimique jugées vraisemblables, illustrant l’ampleur d’un phénomène longtemps invisibilisé mais dont l’impact sanitaire et sociétal est aujourd’hui clairement établi (ANSM, enquête nationale sur les agressions facilitées par substances, réseau d’addictovigilance).

Des idées reçues qui empêchent de détecter les victimes

Le principal obstacle reste la persistance de stéréotypes. « Si vous ne cherchez que des jeunes femmes en discothèque, vous passez à côté de nombreuses victimes », alerte la pharmacienne. En réalité, les contextes sont multiples et souvent éloignés de l’imaginaire collectif.

Autre idée reçue tenace : celle de la « drogue du viol ». Dans plus de la moitié des cas, les substances identifiées sont des médicaments courants, benzodiazépines, antihistaminiques, opioïdes, facilement accessibles. « Ce sont des produits incolores, inodores, insipides et souvent amnésiants », souligne-t-elle, rendant toute détection quasi impossible pour la victime.

Ces représentations erronées alimentent la culpabilité, retardent la consultation et compliquent le repérage clinique.

L’accueil des victimes : un moment clé pour les professionnels de santé

Les échanges avec les soignants mettent en évidence un point central : la première réponse conditionne l’ensemble du parcours. « L’accueil est déterminant : c’est souvent là que tout se joue, ou se perd », insiste Leïla Chaouachi. Même en l’absence de plainte immédiate, il est essentiel de sécuriser les preuves biologiques et d’adopter une posture non jugeante.

Que faire en pratique ?

  • Écouter et croire la parole de la victime
  • Réaliser des prélèvements biologiques précoces
  • Documenter précisément les symptômes observés
  • Orienter vers des structures spécialisées (CRAFS)
  • Informer sur les démarches possibles, sans les imposer

Former, outiller et changer de regard

Malgré l’existence de données solides, la prise en charge reste hétérogène. Manque de protocoles clairs, méconnaissance des délais toxicologiques, insuffisance de formation initiale et continue : de nombreux professionnels se disent encore démunis. Cette situation contribue à l’errance des victimes et à une perte de chances médico-légales.

« Les idées reçues invisibilisent les victimes », résume la spécialiste. Pour les professionnels de santé, la soumission chimique n’est plus un sujet marginal : elle impose une montée en compétence, mais surtout un changement de regard, afin d’inscrire pleinement ces violences dans le champ du soin.

Du nouveau en 2026

Depuis le 1er janvier 2026, une expérimentation permet, dans trois régions (Hauts-de-France, Île-de-France, Pays de la Loire), le remboursement à 100 % des analyses toxicologiques en cas de suspicion de soumission chimique sans dépôt de plainte préalable.

Les prélèvements nécessaires à l’expérimentation peuvent être réalisés par les infirmiers, notamment pour réduire les délais et acheminer rapidement les échantillons au laboratoire.

Et point important : des infirmiers travaillant dans des protocoles locaux de coopération, avec délégation médicale, peuvent prescrire ces examens et réaliser les prélèvements correspondants.

 

Reconnaître la soumission chimique comme un enjeu de santé publique à part entière est aujourd’hui indispensable. Tant que les représentations primeront sur les données, de nombreuses victimes continueront d’échapper au système de soins.
Mieux comprendre ces mécanismes, c’est renforcer la capacité des professionnels de santé à repérer, protéger et accompagner, au cœur même de leur responsabilité humaine et éthique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Pitch Villa M Paris « Soumission et vunérabilité chimiques. Débusquer les idées reçues. Intervention de la Dre Leila Chaouachi. 30 septembre 2025.

 

RETROUVER LES REPLAY DU PITCH

Blog Villa M - Image large copie
RETOURNER AU BLOG

Prévention & bien-être

Santé mentale : les soignants et les étudiants en santé au bord de la crise de nerfs

RETOURNER AU BLOG

Points essentiels

  • La souffrance psychologique des soignants n’est plus marginale mais structurelle, inscrite dans l’organisation du travail.
  • Le silence et l’isolement demeurent les principaux freins à la prévention et à l’accès à l’aide.
  • Les internes cumulent des facteurs de vulnérabilité extrêmes, encore largement sous-estimés.
  • Les dispositifs d’écoute fonctionnent lorsqu’ils garantissent confidentialité, neutralité et sortie du cadre hiérarchique.
  • La prévention de la santé mentale engage autant la transformation des organisations que l’accompagnement individuel.

La santé mentale des soignants s’est imposée ces dernières années dans le débat public à la faveur des crises successives de notre système de santé. Mais derrière la reconnaissance institutionnelle et les discours de principe, le quotidien des professionnels reste marqué par une souffrance diffuse, durable et souvent tue. Burn-out, troubles anxieux, dépression, isolement, addictions ou idées suicidaires ne relèvent plus de situations marginales : ils dessinent une fragilisation profonde et épuisement des collectifs de travail et des trajectoires professionnelles.

C’est pour parler de cette réalité que s’est tenue, à Marseille en mai 2025, une table ronde des Dialogues de la Santé consacrée à la santé mentale des professionnels de santé. Quatre regards complémentaires ont structuré les échanges autour du Dr Jean-Marc Chabannes, psychiatre hospitalier et vice-président de la Commission médicale d’établissement de l’AP-HM, le Dr Florence Bajon, médecin du travail à l’AP-HM et spécialiste de la qualité de vie au travail, le Dr Benjamin Bigot, interne en médecine d’urgence et représentant des internes à la CME du CHU de Poitiers, et le Dr Éric Frouin, maître de conférences, praticien hospitalier au CHU de Nîmes et responsable du Programme M. Leurs différentes interventions permettent de dépasser le constat pour interroger ce qui, concrètement, permet aux soignants de tenir dans la durée ou les expose à l’épuisement.

Une souffrance ancienne, longtemps contenue par le silence

Si les chiffres actuels frappent par leur ampleur, la souffrance psychique des soignants n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui change, c’est sa visibilité. Pour Jean-Marc Chabannes, psychiatre et chef de service à l’AP-HM, cette évolution ne traduit pas une fragilisation soudaine des professionnels, mais l’effritement progressif d’une culture du déni profondément ancrée.

« La maladie psychique isole, particulièrement dans le monde médical. Le silence et l’isolement sont le marqueur d’une souffrance fondamentale : les soignants se disent qu’ils sont faibles, qu’ils ne peuvent pas parler, et donc ils n’ont pas recours à l’aide. »

Pendant longtemps, consulter un psychiatre restait impensable pour un médecin. La peur de la stigmatisation, du regard des pairs et de l’impact sur la carrière entretenait une logique d’autocensure. Ce silence n’a pas disparu, mais il se fissure sous l’effet de la surcharge chronique, de la perte de sens et des tensions organisationnelles. La parole émerge lorsque le coût psychique devient trop élevé pour être contenu.

Chiffres clés

58 % des médecins et 56 % des infirmiers déclarent un trouble de santé mentale sur l’année écoulée.

77 % des professionnels de santé rapportent un manque chronique de sommeil.

Chez les internes, un suicide survient en moyenne tous les 18 jours.

 

Chiffres partagés lors de la table ronde sur la santé mentale des soignants aux Dialogues de la Santé (Marseille).

Prévention des risques psychosociaux : le rôle de la médecine du travail

Face à cette souffrance souvent silencieuse, la prévention ne peut se limiter à des prises en charge tardives. Le Dr Florence Bajon, médecin du travail à l’AP-HM, insiste sur l’importance d’identifier les signaux faibles et d’agir en amont, à l’échelle individuelle mais aussi collective.

« La qualité de vie au travail, ce n’est pas seulement s’occuper de l’individu en difficulté. C’est interroger l’environnement : l’organisation, les relations, les conditions d’emploi. »

Chez le personnel hospitalier, les facteurs de risques psychosociaux sont multiples : intensité du travail, exigences émotionnelles, sources de stress répété, liées à la souffrance et à la mort, travail de nuit, alternance jour-nuit, violences externes. La médecine du travail occupe une position singulière, à la frontière entre soin, prévention et organisation. Elle rappelle aussi que la santé mentale n’est pas une option, mais une obligation réglementaire de l’employeur. « La prévention des risques psychosociaux est une obligation. Les conditions de travail font partie intégrante de la santé. »

Internes : une vulnérabilité systémique devenue critique

La situation des internes cristallise de manière aiguë les dérives du système hospitalier. Charge de travail excessive, responsabilités précoces, solitude décisionnelle, faible reconnaissance et manque d’encadrement composent un terrain à haut risque d’épuisement professionnel. Benjamin Bigot, interne et représentant des internes, décrit sans détour une réalité devenue insoutenable.

« La santé mentale des internes en France est absolument catastrophique. Un suicide tous les 18 jours, et on en parle à peine. » Derrière ces chiffres, des situations concrètes s’accumulent : semaines à plus de soixante heures, voire quatre-vingts heures, retours le week-end pour absorber une charge administrative irréaliste, décisions médicales lourdes prises dans l’isolement. La fatigue chronique altère le discernement, la capacité d’apprentissage et la sécurité des soins. « Quand vous travaillez 80 heures par semaine, après avoir dormi et mangé, il ne reste plus rien. »

Le « droit au remords », qui permet de changer de spécialité, apparaît alors moins comme un choix que comme une stratégie de survie. Le respect effectif du temps de travail et la qualité de l’encadrement deviennent des déterminants majeurs de la fidélisation et de la santé mentale des jeunes médecins.

Points de vigilance

Un temps de travail excessif n’est pas un rite de passage, mais un facteur de risque avéré.
La solitude décisionnelle fragilise autant la santé mentale que la qualité des soins.
Le non-respect des droits alimente la désaffection durable de certaines spécialités.

Soignant en souffrance et pair-aidance : l’apport du Programme M 

Pour de nombreux soignants, demander de l’aide localement reste difficile. La crainte d’être reconnu, jugé ou exposé freine le recours aux dispositifs internes. C’est dans cet interstice que s’inscrit le Programme M, le dispositif d’écoute et d’accompagnement des soignants en souffrance mis en place par Villa M et son fonds de dotation, présenté par le Dr Eric Frouin. « Pendant des années, on considérait qu’un médecin ne pouvait pas faillir. Dire qu’on va mal, c’est déjà difficile. Dire qu’on a besoin d’aide, c’est encore plus compliqué. »

Inspiré du modèle québécois, le Programme M repose sur la pair-aidance : un soignant écoute un soignant, dans un cadre formé, encadré et strictement confidentiel. L’échelle nationale permet une prise de distance avec l’environnement immédiat, souvent vécu comme contraignant ou culpabilisant. « Le programme ne remplace pas les dispositifs existants. Il intervient quand la personne n’a plus la capacité de s’organiser seule et qu’il faut reconstruire une trajectoire. » La pair-aidance agit alors comme un point d’appui, permettant de restaurer une capacité de décision et d’orientation, notamment dans les situations de burn-out sévère ou d’isolement professionnel.

Femmes soignantes : des risques spécifiques encore sous-estimés

La féminisation massive des professions de santé met en lumière des vulnérabilités spécifiques en matière de santé mentale, au premier rang desquelles les violences sexistes et sexuelles. Pour le Dr Jean-Marc Chabannes, ces situations s’inscrivent dans une histoire hospitalière longtemps structurée par des rapports de pouvoir déséquilibrés, où certaines pratiques ont pu être tolérées ou banalisées. Si ces comportements ne sont aujourd’hui plus acceptables, ils n’ont pas pour autant disparu. La parole des jeunes femmes se libère davantage, mais elle demeure fragile, en particulier lorsque les violences s’exercent dans un cadre hiérarchique. Dire qu’on est victime reste difficile, tant les craintes de stigmatisation, de remise en cause professionnelle ou de représailles demeurent fortes. Cette difficulté à parler se reflète dans les données disponibles : près d’un quart des jeunes femmes à l’hôpital déclarent avoir subi des violences sexistes ou sexuelles. Cette sous-déclaration persistante contribue à maintenir ces violences dans l’angle mort des politiques de prévention, alors même qu’elles ont un impact direct et durable sur la santé mentale des soignantes.

Passer du discours à l’effectivité

Si la santé mentale est désormais affichée comme une priorité nationale, le décalage avec la réalité du terrain demeure. Les dispositifs existent, mais leur impact dépend de leur articulation avec une transformation réelle des organisations. Comme le souligne le Dr Chabannes, la prévention ne peut se réduire à des outils sans effet structurel.

Prendre soin de la santé mentale des soignants suppose de reconnaître la vulnérabilité comme une composante du soin, de garantir le respect des droits et de reconstruire des collectifs de travail soutenables. Sans cela, les dispositifs d’écoute resteront des réponses tardives à des situations déjà dégradées.

Article rédigé à partir de la transcription de la table ronde des DDLS « Santé mentale : les soignants et les étudiants en santé au bord de la crise de nerfs». 22 mai 2025 à Marseille.

RETROUVER LES REPLAY DES DIALOGUES DE LA SANTÉ