Points essentiels
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Les maladies cardiovasculaires constituent aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique, particulièrement chez les femmes. À l’occasion d’un Pitch des Dialogues de la Santé organisé à Villa M Marseille, le Pr Gabrielle Sarlon, cheffe du service de Médecine vasculaire et Hypertension artérielle au CHU de la Timone (AP-HM), et le Dr Dominique Marziale, cardiologue à l’Hôpital Saint-Joseph de Marseille ont partagé leur expérience clinique et leurs analyses sur un constat encore trop peu intégré dans les pratiques : le risque cardiovasculaire féminin reste largement sous-estimé, avec des conséquences concrètes en termes de diagnostic et de prise en charge.
Une réalité épidémiologique en décalage avec les perceptions
Les chiffres sont sans équivoque. « Une Française sur cinq meurt d’une maladie cardiovasculaire », rappelle le Pr Gabrielle Sarlon, soit près de 200 décès par jour. Ces pathologies représentent ainsi une cause majeure de mortalité, bien devant des maladies pourtant plus médiatisées.
Ce décalage tient en partie à une construction historique des savoirs médicaux. « Les femmes ont longtemps été les grandes oubliées de la cardiologie », souligne le Dr Dominique Marziale. Pendant des années, les modèles de compréhension et de traitement ont été élaborés à partir de données masculines, laissant dans l’ombre les spécificités féminines.
Cette invisibilisation se prolonge dans les représentations individuelles. Le Pr Gabrielle Sarlon insiste sur ce point : « Les femmes ne sont pas toujours conscientes que la pilule, la grossesse ou la ménopause sont des situations à risque cardiovasculaire ». Cette méconnaissance retarde le recours aux soins et complique la prévention.
Des manifestations cliniques qui brouillent les repères
L’un des enjeux majeurs réside dans la reconnaissance des symptômes. Les formes féminines de maladie cardiovasculaire ne correspondent pas toujours aux schémas classiques.
Le Dr Dominique Marziale le précise : « Oui, il peut y avoir une douleur thoracique, mais aussi fatigue inhabituelle, gêne respiratoire, malaise, symptômes diffus ». Cette diversité clinique peut retarder l’identification d’un événement aigu, notamment en situation d’urgence.
Ce décalage se traduit concrètement par des pertes de chance. Les symptômes étant plus diffus ou moins immédiatement identifiés comme cardiaques, ils peuvent être interprétés à tort comme des malaises bénins. Ce flou contribue à retarder la reconnaissance de la gravité de la situation et, par conséquent, la prise en charge. Derrière cette réalité, c’est toute la question du retard diagnostique qui est posée.
À cela s’ajoutent des spécificités physiopathologiques. Les atteintes des petits vaisseaux, les spasmes ou les dysfonctionnements endothéliaux sont plus fréquents chez les femmes. « Il faut adapter notre regard clinique », insiste le cardiologue, rappelant que certains examens peuvent être faussement rassurants.
Des étapes de vie qui reconfigurent le risque
Le risque cardiovasculaire féminin évolue en fonction des grandes étapes hormonales. « Le risque n’est pas linéaire », rappelle le Dr Dominique Marziale. Il se transforme au fil de la puberté, des cycles hormonaux, de la contraception, de la grossesse et de la ménopause.
La grossesse constitue un moment charnière. « Elle agit comme un révélateur », explique-t-il. Des complications comme la prééclampsie ou le diabète gestationnel doivent être interprétées comme des signaux précoces de vulnérabilité cardiovasculaire.
La période post-partum représente également un enjeu de suivi. « Le but, c’est dix minutes, quinze minutes : on se pose, on explique », insiste le cardiologue, soulignant l’importance de ne pas perdre ces patientes de vue après l’accouchement.
La ménopause marque une rupture tout aussi structurante. Le Pr Gabrielle Sarlon le formule simplement : « Après la ménopause, tout change : tension, cholestérol, sucre ». Cette évolution rapide du profil de risque nécessite un accompagnement spécifique et anticipé.
| Points de vigilance
Certaines situations nécessite un suivi renforcé :
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Prévention : un levier encore sous activé
La marge de progression en matière de prévention reste considérable. Une large majorité des maladies cardiovasculaires pourrait être évitée grâce à une action plus précoce et plus systématique sur les facteurs de risque. Cet écart entre ce qui est connu et ce qui est réellement mis en œuvre souligne un enjeu central pour les pratiques de soins comme pour les politiques de santé publique.
Pour le Dr Dominique Marziale, le message est clair : « On ne peut pas banaliser un cholestérol élevé, une tension limite ou une sédentarité ». La prévention repose d’abord sur l’identification et le contrôle rigoureux des facteurs de risque.
Le tabac occupe une place centrale. « Le tabac est un facteur majeur, particulièrement nocif chez la femme », insiste-t-il. L’activité physique constitue un autre levier essentiel, décrite comme « un véritable médicament », tout comme la réduction de la sédentarité.
Au-delà des facteurs classiques, la santé mentale s’impose comme un déterminant clé. « Le stress chronique, la dépression et la charge mentale sont de véritables facteurs de risque cardiovasculaire », rappelle le cardiologue. Cette dimension élargit le champ de la prévention à des enjeux psychosociaux encore insuffisamment intégrés.
Cinq repères essentiels pour réduire son risque cardiovasculaire
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Mieux coordonner pour mieux prévenir
L’amélioration de la prévention passe également par une transformation des parcours de soins. « Il faut des actions transversales », souligne le Dr Dominique Marziale, appelant à une meilleure coordination entre gynécologues, médecins généralistes, cardiologues et autres professionnels de santé.
L’enjeu est d’éviter les ruptures de suivi, en particulier après des événements à risque. Le Pr Gabrielle Sarlon rappelle qu’« il existe des retards diagnostiques et des méconnaissances » qui pèsent directement sur le pronostic des patientes.
Cette approche coordonnée suppose également une évolution des connaissances scientifiques, avec davantage d’études dédiées aux femmes pour adapter les stratégies de prévention et de traitement.
La santé cardiovasculaire des femmes met en lumière les limites d’une approche longtemps standardisée. Les spécificités existent, les facteurs de risque sont identifiés, les leviers de prévention sont connus. Reste à les intégrer pleinement dans les pratiques.
« Il faut d’abord briser les dogmes », affirme le Dr Dominique Marziale, invitant à dépasser l’idée d’un risque secondaire chez la femme.
Pour les professionnels de santé, cela implique d’ajuster le regard clinique, de renforcer le dépistage et de structurer les parcours. Pour les patientes, l’enjeu est de s’approprier ces informations et de reconnaître des signaux encore trop souvent banalisés. C’est à cette condition que les pertes de chance pourront être réduites de manière durable.